08/08/2006

Ma visite chez Willy

C'est un immeuble sans grâce, dans le 20e.
Nous montons au 8e. Il ya une chaise dans l'ascenseur,  fixée aux parois par une chaîne cadenassée. Nous comprendrons bientôt pourquoi.
 Nous nous sommes annoncés et la porte est entr'ouverte.
Nous pénétrons dans cet appartement, simple, sans apprêt, et rempli comme un oeuf ... de photos, bien sûr !
 

 
Willy est assis à sa table près d'une grande baie vitrée qui donne sur un jardin public.
Ses canes ne sont pas loin. Il nous dit beaucoup souffir de son artérite sans laquelle son médecin lui prédirait, à coup sûr, un avenir de centenaire. A 95 ans, il n'en est pas loin ! Il doit marcher tous les jours, bien que cela le fasse beaucoup souffrir, et va se promener en bas de chez lui, dans le jardin. Il a cessé de faire des photos.
Il est remarquablement alerte et vif. Sa voix est claire. Il est simple, direct, courtois.
 
J'ai beaucoup à apprendre de ce grand photographe. Car il sait mieux que personne photographier l'élément humain dans son environnement. Il sait le moment où la photo va devenir lisible, équilibrée. Il attend, puis tout d'un coup, tout s'organise, en un quart de seconde : c'est le moment où il déclenche la prise de vue. Puis tout se désorganise à nouveau. Saisir cet instant d'équilibre et de grâce, voilà toute la magie des photos de Willy Ronis.
 

 
"L'isle sur Sorgue, fin juillet 1979. J'aime cette boutique avec sa vieille façade en bois et la noblesse typographique des lettres qui affichent sa fonction. La rue de la République est très étroite à cet endroit et je me rencogne dans le tambour d'entrée d'un bureau pour élargir mon point de vue. Le va-et-vient de la foule est décourageant : trop de monde à la fois, ou mauvaise répartition, qui dure. J'attends dans la souffrance, comme toujours dans des situations de ce type. D'un seul coup, tout s'organise autour de la belle jeune femme en blanc. mon cadre rassemble cinq femmes. Celle de gauche et celle de droite regardent vers le centre, ce qui ferme bien cette image sur elle-même ; et la femme du premier plan, un peu floue (mais tant mieux) concourt par son déplacement à animer la scène."

 

Voilà ce qu'il dit de son art :

 

« Je vais à la rencontre des gens qui me ressemblent, et le miroir que mes images leur tend est le même que celui où moi-même je me regarde ».

 

 

 « Je n’ai jamais poursuivi l’insolite, le jamais vu, l’extraordinaire, mais bien ce qu’il y a de plus typique dans notre vie de tous les jours. »

 

 « La belle image, c’est une géométrie modulée par le cœur »

 

 

"Le nu provençal. Eté torride 1949, dans la maison en ruine acquise l'année précédente, à Gordes.

Je bricole au grenier et il me manque une certaine truelle restée au rez-de-chaussée. je descend l'escalier de pierre qui traverse notre chambre au premier.

Sortie de sa sieste, Marie-Anne s'ébroue dans la cuvette (on va chercher l'eau à la fontaine). Je crie ! "Reste comme tu es !" Mon Rolleyflex est sur une chaise, tout près. Je remonte trois marches et fais quatre prises, les mains tâchées de plâtre. C'est la deuxième que j'ai choisie. Le tout n'a pas duré deux minutes.

C'est ma photo fétiche, parue depuis lors sans discontinuer, ici et partout.

Le miracle existe. Je l'ai rencontré."

 

 « L’émotion si vous en êtes digne, vous l’éprouverez devant le sourire d’un enfant qui rentre avec son cartable, une tulipe dans un vase sur lequel se pose un rayon de soleil, le visage de la femme aimée, un nuage au-dessus de la maison. »

 

 

"Musée du Zwinger, 23 octobre 1967. Je visite, à Dresdes, une exposition d'art allemand. Le manège d'une petite fille m'intrigue, et je commence à la photographier.

1. ses parents ont dû rejoindre un groupe conduit par un conférencier. Elle tourne autrour de la statue, visiblement fascinée.

2. Elle s'est arrêtée en contemplation.

3. Elle a osé embrasser la statue. Sa mère, qui vient de la rejoindre, manifeste sa réprobation.

4. Je suppose que la fillette est allée chercher son père et son oncle. Elle leur explique gravement les raisons des sentiments qui l'agitent.

Je stoppe. Sans doute n'y avait il plus rien à signaler.

L'histoire comporte néanmoins un prolongement imprévu, trois jours plus tard, à Berlin. Sur la liste des artistes que je dois rencontrer figure une jeune femme sculpteur nommée Christa Semmler. Au cours de notre conversation, elle exhume d'une caisse le modèle en réduction de la pièce qu'elle avait envoyée au musée du Zwinger. Je r"econnais son oeuvre et elle écoute, très émue, l'histoire de mon aventure au Zwinger. Rentré à Paris, je lui ai bien sûr envoyé la petite série de photos."

 

 

 

« Je négocie l’aléatoire »

 

 

Willy Ronis ne "prend" pas, en photographie, il donne. Avec un sens de la distance et de la pudeur, sans égotisme, en s'effaçant pour que la lumière soit, et révèle le corps. Pas de voyeurisme, peu de mise en scène : il ne s'agit pas de choquer ou de provoquer quelque chose. A travers une sensible harmonie du fond (la petite musique) et de la forme (les lignes), il saisit la vérité de l'instant.

 

Les photographies de Willy Ronis transmettent de la chaleur et de la sympathie pour ses sujets. Malgré la facilité apparente avec laquelle nous pouvons les déchiffrer, elles ne sont jamais banales ou sentimentales et méritent pleinement d'être comptées au nombre des meilleurs travaux de la photographie humaniste du 20e siècle.

 

 

PS : Ce qui m'attriste c'est qu'avec la législation sur le droit à l'image, qui peut encore publier de nos jours des photos comme celle de Willy Ronnis sans risquer d'encourir un procès ? ....

 

22:18 Écrit par dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

C'est fantastique, En lisant l'histoire de Willy et en admirant le résultat de son talent, toute seule, dans ce grand blog magnifique qui n'est pas encore connu, j'avais l'impression d'une faveur immense, d'un cadeau spécial pour moi.
Merci...
Yasmina

Écrit par : Yasmina | 10/08/2006

... Magnifique en effet, les photos et la sensibilité qui se dégage de tout ceci, ta propre sensibilité qui nous partage tout ceci!!

J'adore la photo du gamin qui court avec sa baguette ... simplement heureux de faire plaisir!

Merci encore :o)

Écrit par : Pascale | 11/08/2006

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